Rebekka Steiger

Rebekka Steiger, 2018_new_arrivals_at_desert_hotel_170x240cm_
Du 01.09.2019
au 22.09.2019

peinture contemporaine

« Il se passe quelque chose », dit l’artiste-peintre professionnel à qui je montre les grands formats de l’exposition présentée (du 14.2 au 30.3.2019) chez Urs Meili à Lucerne. Il ne nous est pas facile de dire ce qui se passe au juste. Jetée sans intention précise – « intuitivement » –, mais avec un don remarquable pour la transposition plastique, à coups de pinceau rapides, cette œuvre attire par son groove spirituel. C’est un message émotionnel à notre système nerveux, qui se fait son propre tableau, au-delà des limites du cadre. C’est intense. Magistral. Ça en jette. L’artiste a 26 ans. Maturité, Kunsthochschule à Lucerne et 10 mois à Pékin. Une peinture pure, qui ne cherche pas à montrer ou démontrer quoi que ce soit, où transparaît à peine quelque contenu identifiable, que le spectateur doit s’expliquer lui-même ; peut-être des associations archaïques, mais tout reste vague. L’effet n’en est pas moins gai, léger, puissant. Les Chinois disent que « dans une atmosphère de liberté, la réaction ne se fait pas attendre ». Ils usent de métaphores en quatre mots pour communiquer de façon condensée des idées poético-philosophiques complexes. L’artiste dit qu’il existe une affinité intuitive entre ses tableaux et la langue chinoise. Il faut, selon elle, comprendre comment la pensée fonctionne. Elle veut s’exprimer poétiquement, en laissant au spectateur une grande latitude d’interprétation. Tout ne doit pas être explicité, car il existe de toute façon un décalage entre description et réalité. « La langue chinoise est un peu comme une exégèse de mon travail », dit Steiger. On comprend dès lors qu’elle y retourne incessamment. Elle veut, avec son œuvre, prendre part à tout, par-dessus tout être empathique, se mettre à la place de, depuis les dinosaures jusqu’au cavalier qui revient souvent dans ses tableaux, cavalier qui ne symbolise pas la domination, mais la conduite (de l’animal) et le mouvement. Tout cela sans velléités missionnaires, avec toujours la liberté de penser et de sentir, sans avoir grand-chose à prouver. Intelligence émotionnelle. Elle est un de ces « êtres privilégiés » (Stefan Zweig), intelligents, mobiles, intellectuellement séduisants, d’une grande finesse et vulnérabilité, qui sont une bénédiction pour l’art. Peut-être le mot que Stendhal a forgé pour lui-même s’applique-t-il aussi à elle : égotisme.

Dans une émission de la SRF diffusée le 15 décembre 2017, Fanny Fetzer, directrice du Musée des Beaux-Arts de Lucerne, commente ainsi l’art de Rebekka Steiger à l’occasion de son exposition personnelle : « C’est par exemple quelqu’un d’assez terre-à-terre, elle se concentre pleinement sur son art. Elle sait que, dans l’art, c’est la peinture et que, dans la peinture, c’est entre le figuratif et l’abstrait. Savoir si jeune ce que l’on veut, c’est un cadeau. »

L’artiste dit elle-même, dans une interview parue dans la Luzerner Zeitung du 16 décembre 2018 : « J’ai dû m’ouvrir à des situations nouvelles et me défaire des anciens schémas de pensée. Cela m’a aidée à expérimenter de nouvelles manières de faire et de réagir de manière plus spontanée, plus intuitive. Ma façon de traiter les motifs, l’arrière-plan et le premier plan de mes tableaux a changé. Définir des limites entre ces différents éléments est devenu moins important. Cela rend les tableaux plus abstraits, plus bruts. » Et d’ajouter : « Je trouve cela poétique qu’en chinois, une syllabe puisse avoir des significations différentes selon la manière dont on la prononce. Prenons par exemple “chouette” : en chinois, on dit, traduit littéralement, “faucon à tête de chat”. Je trouve que c’est une description très imagée, qui génère de nouvelles associations. Les titres de mes œuvres se veulent tout aussi ouverts et librement interprétables. »

Il n’est bien sûr pas dans l’intention du soussigné de commenter les propos des acteurs directement concernés. La directrice a raison : les questions philosophiques sont étrangères au travail de Rebekka Steiger. On fera bien, dans une première approche, de s’en tenir à la description. Les propos de l’artiste sont très instructifs aussi. L’ambiguïté poétique de la langue et de l’écriture chinoises est une source d’inspiration essentielle. C’est une clé de compréhension de l’esthétique steigerienne : les rapports de sens que l’artiste dégage dans son œuvre ne mettent pas seulement l’accent sur le travail de l’interprète, mais aussi sur la polysémie qui défie toute interprétation univoque (d’après Juliane Rebentisch, Theorien der Gegenwartskunst, 2013). On pense aussi à Umberto Eco, pour qui la signification d’une œuvre doit être interprétée, prend racine dans la subjectivité de l’interprète et demeure ainsi potentiellement ouverte. La peinture, en tant que genre, se caractérise, dans son effet, par la bidimensionnalité de la toile, par opposition à la tridimensionnalité de la sculpture ou à la narrativité de la littérature. Steiger joue avec la polysémie de l’œuvre d’art et le jeu des associations ainsi libéré. Si nous entendons pousser plus avant nos réflexions, nous nous heurtons, dans l’étude des œuvres de Rebekka Steiger (qu’il pourra du reste paraître incongru d’appréhender sur le mode théorique ou intellectuel), à toute une série de questions liées à la perception. Mais nous devons aussi nous demander si l’immanence et l’actualité mêmes de ces œuvres ne soulève pas également des questions philosophiques ou neuroscientifiques – questions que nous ne pouvons ici qu’évoquer succinctement. Il s’agit notamment de la discontinuité des phénomènes représentés sur la toile, dans lesquels le cerveau du spectateur perçoit des écarts assez importants par rapport à ce à quoi il s’attend du fait de son expérience (Brigitte Seiler, Wirkfaktoren menschlicher Veränderungsprozesse, Springer 2018). Cela rend l’événement surprenant, incontrôlable, complexe, performatif, et c’est là une première explication de l’intérêt que suscite l’artiste depuis son retour – provisoire – de Pékin – intérêt dont elle est la première surprise.

Dans l’infinie complexité du discours postmoderne, nous avons ici affaire à une œuvre aussi précoce que magistrale, qui comporte tous les ingrédients de la postmodernité. Dans son ouvrage de référence (Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism, 1991), Frederic Jameson formule les choses ainsi : « It must not emit propositions, and it must not have the appearance of primary statements or of having positive (or affirmative) content. » Ou, en d’autres termes : « Vous savez, la peinture est un métier d’aveugle » (Picasso, cité d’après Michel Thévoz, L’Art comme malentendu, 2017).


Beat Selz
(traduction: Léo Biétry)

Entrée gratuite
Age conseillé
Adultes
Date de fin
22.09.2019
dim. 01 sept. 2019
15:30

Rebekka Steiger - Selz art contemporain

Clos du Tacon 18
2742 Perrefitte

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Détails

« Il se passe quelque chose », dit l’artiste-peintre professionnel à qui je montre les grands formats de l’exposition présentée (du 14.2 au 30.3.2019) chez Urs Meili à Lucerne. Il ne nous est pas facile de dire ce qui se passe au juste. Jetée sans intention précise – « intuitivement » –, mais avec un don remarquable pour la transposition plastique, à coups de pinceau rapides, cette œuvre attire par son groove spirituel. C’est un message émotionnel à notre système nerveux, qui se fait son propre tableau, au-delà des limites du cadre. C’est intense. Magistral. Ça en jette. L’artiste a 26 ans. Maturité, Kunsthochschule à Lucerne et 10 mois à Pékin. Une peinture pure, qui ne cherche pas à montrer ou démontrer quoi que ce soit, où transparaît à peine quelque contenu identifiable, que le spectateur doit s’expliquer lui-même ; peut-être des associations archaïques, mais tout reste vague. L’effet n’en est pas moins gai, léger, puissant. Les Chinois disent que « dans une atmosphère de liberté, la réaction ne se fait pas attendre ». Ils usent de métaphores en quatre mots pour communiquer de façon condensée des idées poético-philosophiques complexes. L’artiste dit qu’il existe une affinité intuitive entre ses tableaux et la langue chinoise. Il faut, selon elle, comprendre comment la pensée fonctionne. Elle veut s’exprimer poétiquement, en laissant au spectateur une grande latitude d’interprétation. Tout ne doit pas être explicité, car il existe de toute façon un décalage entre description et réalité. « La langue chinoise est un peu comme une exégèse de mon travail », dit Steiger. On comprend dès lors qu’elle y retourne incessamment. Elle veut, avec son œuvre, prendre part à tout, par-dessus tout être empathique, se mettre à la place de, depuis les dinosaures jusqu’au cavalier qui revient souvent dans ses tableaux, cavalier qui ne symbolise pas la domination, mais la conduite (de l’animal) et le mouvement. Tout cela sans velléités missionnaires, avec toujours la liberté de penser et de sentir, sans avoir grand-chose à prouver. Intelligence émotionnelle. Elle est un de ces « êtres privilégiés » (Stefan Zweig), intelligents, mobiles, intellectuellement séduisants, d’une grande finesse et vulnérabilité, qui sont une bénédiction pour l’art. Peut-être le mot que Stendhal a forgé pour lui-même s’applique-t-il aussi à elle : égotisme.

Dans une émission de la SRF diffusée le 15 décembre 2017, Fanny Fetzer, directrice du Musée des Beaux-Arts de Lucerne, commente ainsi l’art de Rebekka Steiger à l’occasion de son exposition personnelle : « C’est par exemple quelqu’un d’assez terre-à-terre, elle se concentre pleinement sur son art. Elle sait que, dans l’art, c’est la peinture et que, dans la peinture, c’est entre le figuratif et l’abstrait. Savoir si jeune ce que l’on veut, c’est un cadeau. »

L’artiste dit elle-même, dans une interview parue dans la Luzerner Zeitung du 16 décembre 2018 : « J’ai dû m’ouvrir à des situations nouvelles et me défaire des anciens schémas de pensée. Cela m’a aidée à expérimenter de nouvelles manières de faire et de réagir de manière plus spontanée, plus intuitive. Ma façon de traiter les motifs, l’arrière-plan et le premier plan de mes tableaux a changé. Définir des limites entre ces différents éléments est devenu moins important. Cela rend les tableaux plus abstraits, plus bruts. » Et d’ajouter : « Je trouve cela poétique qu’en chinois, une syllabe puisse avoir des significations différentes selon la manière dont on la prononce. Prenons par exemple “chouette” : en chinois, on dit, traduit littéralement, “faucon à tête de chat”. Je trouve que c’est une description très imagée, qui génère de nouvelles associations. Les titres de mes œuvres se veulent tout aussi ouverts et librement interprétables. »

Il n’est bien sûr pas dans l’intention du soussigné de commenter les propos des acteurs directement concernés. La directrice a raison : les questions philosophiques sont étrangères au travail de Rebekka Steiger. On fera bien, dans une première approche, de s’en tenir à la description. Les propos de l’artiste sont très instructifs aussi. L’ambiguïté poétique de la langue et de l’écriture chinoises est une source d’inspiration essentielle. C’est une clé de compréhension de l’esthétique steigerienne : les rapports de sens que l’artiste dégage dans son œuvre ne mettent pas seulement l’accent sur le travail de l’interprète, mais aussi sur la polysémie qui défie toute interprétation univoque (d’après Juliane Rebentisch, Theorien der Gegenwartskunst, 2013). On pense aussi à Umberto Eco, pour qui la signification d’une œuvre doit être interprétée, prend racine dans la subjectivité de l’interprète et demeure ainsi potentiellement ouverte. La peinture, en tant que genre, se caractérise, dans son effet, par la bidimensionnalité de la toile, par opposition à la tridimensionnalité de la sculpture ou à la narrativité de la littérature. Steiger joue avec la polysémie de l’œuvre d’art et le jeu des associations ainsi libéré. Si nous entendons pousser plus avant nos réflexions, nous nous heurtons, dans l’étude des œuvres de Rebekka Steiger (qu’il pourra du reste paraître incongru d’appréhender sur le mode théorique ou intellectuel), à toute une série de questions liées à la perception. Mais nous devons aussi nous demander si l’immanence et l’actualité mêmes de ces œuvres ne soulève pas également des questions philosophiques ou neuroscientifiques – questions que nous ne pouvons ici qu’évoquer succinctement. Il s’agit notamment de la discontinuité des phénomènes représentés sur la toile, dans lesquels le cerveau du spectateur perçoit des écarts assez importants par rapport à ce à quoi il s’attend du fait de son expérience (Brigitte Seiler, Wirkfaktoren menschlicher Veränderungsprozesse, Springer 2018). Cela rend l’événement surprenant, incontrôlable, complexe, performatif, et c’est là une première explication de l’intérêt que suscite l’artiste depuis son retour – provisoire – de Pékin – intérêt dont elle est la première surprise.

Dans l’infinie complexité du discours postmoderne, nous avons ici affaire à une œuvre aussi précoce que magistrale, qui comporte tous les ingrédients de la postmodernité. Dans son ouvrage de référence (Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism, 1991), Frederic Jameson formule les choses ainsi : « It must not emit propositions, and it must not have the appearance of primary statements or of having positive (or affirmative) content. » Ou, en d’autres termes : « Vous savez, la peinture est un métier d’aveugle » (Picasso, cité d’après Michel Thévoz, L’Art comme malentendu, 2017).


Beat Selz
(traduction: Léo Biétry)

Tarifs
entrée gratuite
Horaires
vernissage dimanche 1 septembre 2019, 15:30
Contact / Réservation
Numéro de Téléphone
+41 79 779 56 27

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